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Kawaii ? Kesako ?

Permettez-moi d’émettre 3 hypothèses à votre sujet, vous qui (petit veinard!) avez déniché cet article.

  1. Vous avez utilisé Internet pour arriver jusqu’ici. (Oui, bon, je prends pas trop de risques, là)
  2. Puisque vous naviguez sur le web français, il  y a de fortes chances que vous ne parliez pas japonais couramment.
  3. Parce que ma première supposition est incontestable, et quand bien même la deuxième serait exacte, vous avez déjà entendu parler du phénomène kawaii (et, avant que vous me posiez la question, non, le kawaii n’a rien à avoir ni avec Hawaii, ni même avec K-way).

Vous êtes vraiment sûr de ne pas connaître? (ceux qui savent, ne soufflez pas la réponse)

Peut-être alors connaissez-vous mieux le nom prononcé ainsi : « kawaaaaaaiiiiiiiiii!! », de préférence par une ado habillée comme un personnage de manga dont la route aurait croisé celle d’un petit animal particulièrement touffu…

Enfin, touffu comme un chat à poil longs ou un écureuil, hein, pas comme une araignée.

(Si la dite ado était tombée sur une araignée, elle aurait plutôt crié « kowaaaaaiiii », avec un « o » comme dans « ôôômondieu quelle abooooomination! »)

Bref. Si vous ne le saviez pas encore, vous l’aurez maintenant deviné : « kawaii » est l’équivalent de notre « mignon », ou « adorable ». Cela dit, aucune de nos traductions françaises ne rend vraiment justice à la complexité du sens original. Par le présent article, je vais donc tenter d’apporter quelques compléments de sens…

Un chaton, c'est forcément kawaii !

De « kawayushi » à « kawaii »

Mais d’abord, un peu de contextualisation. Aux sources du mot « kawaii » lui-même, il y a « kawayushi », que l’on trouve pour la première fois dans les dictionnaires au tout début du 20e siècle… et qui n’a rien de très flatteur pour les personnes qu’il qualifie!

En effet, son sens renvoie en premier lieu à un ensemble de caractéristiques suscitant la pitié et le dédain, en particulier chez les personnes que l’on considère comme socialement inférieures à nous.

Avec le temps, « kawayushi » est tombé en désuétude, mais avant de mourir, il a engendré des enfants, qui, eux, sont plus vivants jamais: « kawaisô », qui signifie plus ou moins « pathétique »… et notre « kawaii », au sens beaucoup plus positif.

Être kawaii, c’est tout un art !

Tellement positif qu’aujourd’hui, en particulier chez les enfants, ados et jeunes adultes, le kawaii est bien souvent perçu comme un idéal de beauté à part entière.

Pour les femmes, cela va se traduire entre autre par :

  • une modification plus ou moins extrême de leur apparence : teintures capillaires, bijoux multicolores, parfois même chirurgie esthétique des yeux pour les agrandir… (si vous aimez les looks ultra-colorés, essayez de taper « decora » dans votre moteur de recherche préféré… attention, quand on n’a pas l’habitude, ça pique un peu les yeux !)
  • un goût prononcé pour la customisation des objets : gros pompons multicolores accrochés aux portables, stickers collés partout…

Mode : être kawaii, c'est tout un art

Les hommes, eux, sont moins connus pour jouer sur leur apparence, et quand ils le font, c’est généralement plus discret (par exemple, raser tous les poils apparents pour avoir un look juvénile).

Ça ne veut cependant pas dire qu’ils sont moins attirés par le kawaii que les femmes: les otaku (alias les geeks japonais), entre autres, sont connus pour leurs amours des produits culturels dont l’esthétique s’en inspire largement… les mangas, par exemple! (Tous les mangas ne revendiquent pas d’influence kawaii directe, mais il est vrai que beaucoup s’en nourrissent)

Le kawaii, philosophie de l’innocence

Phénomène kawaii, la philosophie de l'innocence comme l'image d'un bébé qui rit

L’adjectif « kawaii » est donc aujourd’hui purgé d’une grande partie de ses connotations négatives, même s’il convient de faire attention à la façon dont on l’emploie. On ne peut être kawaii que si l’on donne l’impression, à tort ou à raison, d’être complètement dénué de malveillance… Du coup, qualifier quelqu’un de « kawaii » peut sous-entendre que l’on trouve cette personne un peu simple d’esprit, déconnectée du sens des réalités ou puérile.

D’ailleurs, des enquêtes sociologiques ont montré que les Japonais employaient surtout le terme pour se référer aux personnes et aux animaux affichant ostensiblement leur vulnérabilité. A leurs yeux, un chaton qui miaule ou qui joue, c’est kawaii à 200%, de même qu’un bébé qui rigole, ou un homme s’efforçant de paraître efféminé au regard des normes sociales.

Chats dans des boites (petites notes autocollantes)

Chats dans des boites (petites notes autocollantes) – Kdo Chats

Être ou ne pas être… kawaii

Si le kawaii est d’abord un ensemble de codes graphiques inspirés du monde de l’enfance et des petits mammifères (enfants, chats, chiens, etc), faisant la part belle aux grands yeux brillants, aux formes rondes simplifiées et aux objets anthropomorphisés, par extension, c’est donc aussi une façon d’être.

Les adeptes les plus extrêmes du kawaii vont ainsi chercher à cultiver l’innocence et la naïveté dans la moindre de leurs attitudes. Par exemple, beaucoup de jeunes femmes (ce sont elles qui font et défont les modes kawaii) modulent leur voix pour la rendre exagérément aiguë, façon Bernadette dans la série Big Bang Theory. C’est d’autant mieux perçu que, dans le Japon traditionnel, il est d’usage que les hommes rendent leur voix légèrement plus grave et les femmes leur voix légèrement plus aiguë afin d’insister sur les différences de genres.

Personnage de Bernadette dans Big Bang Theory

Personnage de Bernadette dans Big Bang Theory

Essayez donc d’écouter de la j-pop de girl bands (alias les « aidoru », ou « idols »): on a parfois l’impression qu’il faut être une collégienne en uniforme dopée à l’hélium pour faire carrière dans la musique japonaise…

Naissance d’un phénomène mondial

A l’origine du phénomène: une crise d’ado de grande ampleur ?

personnage manga

Comme souvent avec les phénomènes à grande échelle, il n’y a pas une seule cause impliquée, et il est difficile de dater avec précision le moment où on a commencé à parler de « style kawaii ». Cependant, nous pouvons mettre en parallèle la naissance de ce dernier avec un fait sociétal ayant surpris tout le monde par son ampleur : la rébellion calligraphique qui a secoué les écoles japonaises au début des années 70.

Désireuses de se distancer de l’écriture verticale et les traits de pinceaux aux irrégularités soigneusement calculées, les jeunes Japonaises se mettent alors à écrire au critérium, qui produit des traits fins et réguliers. Et surtout, elles arrondissent exagérément les « hiragana » (équivalents japonais de nos 26 lettres), les encadrent de petits dessins rappelant rétrospectivement les émoticones, et adoptent les codes d’écriture occidentaux (écriture horizontale, et parfois caractères latins).

En l’espace d’une décennie, ce phénomène se répand à une vitesse phénoménale dans les écoles japonaises, au grand désespoir des professeurs s’efforçant tant bien que mal de corriger des copies toujours plus illisibles…

Sans compter que l’effet recherché est un retour sentimental à l’enfance, époque de la spontanéité et du plaisir où l’on est encore libre d’être soi-même. L’idée est de se démarquer du monde des adultes, jugé par contraste générateur de stress et de contraintes sociales étouffantes. Pas étonnant, du coup, que les adultes réagissent mal à cela…

D’autant que dans les universités qui, comme en France, se remettent encore des mouvements contestataires de 1968, les étudiants se mettent eux aussi à se comporter de façon immature : sécher les cours, lire des mangas pour enfants… Les esprits conservateurs voient bien sûr cela d’un très mauvais oeil, imaginant une nouvelle génération d’actifs incapables de faire face aux exigences du travail en entreprise et, plus largement, de la vie d’adulte.

Dans certaines écoles, les sanctions finissent par tomber. Le but : épargner de sévères migraines aux professeurs en dissuadant les élèves de continuer à écrire en burikko-ji (« caractères puérils ») ou en koneko-ji (« caractères chaton »… miaou!), entre autres styles d’écriture.

Mais malgré cela, si l’on en croit Sharon Kinsella, une conférencière anglaise spécialisée dans la culture visuelle japonaise, il y aurait eu pas moins de 5 millions d’utilisateurs de « l’écriture kawaii » en 1985.

L’internationalisation du kawaii

Hello Kitty, reine du kawaii !

Hello Kitty, reine du kawaii !

Flairant une opportunité en or, l’industrie japonaise alors au top de sa forme s’empresse de proposer à la vente toutes sortes de fanshi guzzu (« fancy goods », c’est-à-dire les petits objets fantaisie) mignons, promus à coup de typos imitant le nouveau style favori des jeunes Japonais. Le succès fut phénoménal, et perdure encore actuellement.

L’un des précurseurs en la matière est l’entreprise Sanrio, qui a créé en 1974 le plus célèbre des personnages kawaii: Kitty White, plus connue sous le nom de… Hello Kitty ! ^_^

Le kawaii représente aujourd’hui un large pan de la culture japonaise, représenté dans les tendances modes (styles lolita, decora…), les arts graphiques, la cuisine, la musique (le kawaii metal, mélange improbable de j-pop et de metal, est probablement le style de musique le plus étrange qui ait jamais été inventé…)… Un véritable tsunami de couleurs pastelles qui a explosé les frontières, y compris celles de la France !

Peluche kawaii poisson-chat sur kdochats.com

Ils sont fous, ces Japonais !

Désormais très loin de ses origines gentiment sulfureuses et contestataires, le kawaii est à présent inséparable de la culture japonaise contemporaine, qui l’a adopté comme outil de communication et de marketing à part entière. Et cette espèce de consensus est parfois poussée tellement loin qu’on pourrait se demander si les Japonais vivent dans le même monde que nous…

Que Pikachu, le plus célèbre et le plus kawaii des Pokémon, s’invite sur les cartes bancaires, passe encore, mais saviez-vous que des institutions aussi respectables que la police ou les forces armées japonaises ont leur propre mascotte kawaii officielle ?

Et ils sont loin d’être les seuls : les Japonais ont développé une véritable passion pour les petites mascottes rondouillardes incarnant institutions, préfectures, et autres concepts. Même l’énergie nucléaire a sa mascotte : Pluto-kun…

Les mascottes du Japon

Apparemment, tous ces stratagèmes seraient autant de façons de rendre sympathiques des concepts potentiellement sources de malaise. Et aussi, il faut bien le dire, de vendre plus : le kawaii reste, même en temps de crise économique mondial, une valeur sûre. Autant vous dire qu’on n’a pas fini d’en entendre parler!

Mais que se racontent-ils ces deux-là ? – Peluches kawaii sur Kdo Chats