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Cet article fait suite à la 1ère partie : la mode kawaii, histoire d’un phénomène

Les adultes japonais ont toujours aimé le mignon…

Le kawaii, comme nous l’avons vu dans le précédent article, joue sur notre désir naturel de protection des bébés. Et pour le coup, ça n’a rien d’une théorie: les effets sur notre cerveau sont bien réels !

Une étude réalisée par l’université d’Hiroshima a en effet prouvé que le simple fait de regarder des photos d’animaux trop mignons augmente la productivité et la concentration… et ce, que l’on soit un homme ou une femme.

Quand on y pense, c’est assez logique : s’occuper d’un petit être sans défense incapable de parler nécessite que l’on consacre toutes nos capacités cérébrales à l’interprétation et à l’assouvissement de ses besoins! Quand même, la nature est bien faite…

Mais revenons-en à nos moutons. Nous sommes peut-être tous plus ou moins programmés pour réagir positivement au kawaii, mais ça ne veut pas dire que l’on accepte cette réaction partout de la même façon. Et sur ce terrain-là, la société japonaise semble avoir une sacrée longueur d’avance sur les autres.

En témoigne, par exemple, l’invention au 17e siècle des « netsuke », mini-sculptures tantôt élégantes, tantôt kawaii avant l’heure.

Netsuke chats et lapins

A gauche, Netsuke chat et souris, à droite, Netsuke lapins

Bienvenue chez les Chi

Aujourd’hui, les adultes japonais continuent d’aimer ce qui est mignon.

Venons-en à notre exemple du jour. Prenez le manga « Chi : une vie de chat », de Konami Kanata. Pour ceux qui ne connaissent pas, Chi, c’est cet adorable chaton :

Chi, manga kawaii

En France, le manga est édité par Glénat, dont la stratégie marketing est résolument tournée vers les enfants. D’où le positionnement de « Chi » dans la collection « Glénat kids« .

Bah, c’est normal, vous me direz: pas de sang, pas de catastrophe mondiale à éviter, pas de super-héros tourmentés, aucun enjeu, semble-t-il, seulement un petit chaton trop mignon et sa famille aimante, le tout illustré par des couleurs pastelles. Une histoire pour toute la famille, et donc parfaite pour les enfants !

« Chi, une vie de chat »: pour les petits… et les grands aussi !

Sauf qu’à l’origine, il semble bien que Konami Kanata ne pensait pas spécifiquement aux enfants en créant Chi. Certes, au Japon comme en France, le manga « Chi » parle plus aux cibles privilégiées du kawaii qui sont, comme je l’ai déjà expliqué, en grande partie des jeunes, voire des très jeunes.

Cela dit, il est frappant de constater qu’avant d’être édité en recueil colorisé, Chi était publié en épisodes dans le très sérieux magazine « Kodansha’s Morning« … et loué des critiques pour sa capacité à traiter d’enjeux non moins sérieux relatifs à la possession d’animaux domestiques. Et lorsqu’il a finalement été publié en volumes colorisés, il était classé dans la catégorie « seinen« … c’est-à-dire « adulte« .

Bizarre, non?

La face cachée de « Chi »

Il est vrai qu’au Japon, la culture religieuse est fortement imprégnée d’animisme, c’est-à-dire qu’on considère que tout, y compris les objets, possède une sorte d’esprit ou d’âme.

L’une des caractéristiques de la culture japonaise est donc une hiérarchisation moindre entre l’humain et son environnement. D’où peut-être ce goût particulièrement prononcé pour les animaux, objets, et lieux dotés de pouvoirs surnaturels dans le folklore et les œuvres de fiction japonais.

D’où peut-être aussi une certaine facilité culturelle à accepter qu’il puisse y avoir des enjeux sérieux dans les histoires d’animaux… En tout cas, plus qu’en France, où l’anthropomorphisation du monde non-humain semble s’arrêter bien souvent à Disney et aux livres illustrés pour enfants. Comme si, en devenant adulte, il fallait rompre avec ce qui apparaît comme trop ouvertement naïf et mignon.

A contrario, au Japon, le kawaii est aujourd’hui si profondément ancré dans la culture que continuer à adorer les animaux doués de parole (ou, du moins, capables de penser avec des mots, comme dans le cas de Chi) une fois ses études terminées ne paraît pas aussi suspect.

Chats : 1 – Enfants : 0

D’autre part, notons que l’un des fils conducteurs majeurs dans la série « Chi » (du moins au début), à savoir l’interdiction d’avoir un animal chez soi, et les conséquences d’un manquement à cette règle, est un problème qui semble concerner davantage les Japonais que les Français.

Il est vrai qu’en France, à part peut-être si vous louez un meublé à un bailleur particulièrement pointilleux, vous n’aurez pas de gros problèmes à faire accepter votre passion pour la possession de chats, chiens, et autres bestioles trop choupis. Au Japon, en revanche, c’est souvent plus compliqué, a fortiori si vous vivez dans une grande ville comme Tokyo, où les maisons individuelles sont rares…

Pour simplifier, on peut dire que le Japon, parce que c’est un pays très montagneux, manque singulièrement d’espaces habitables, forçant les gens à vivre très, très près les uns des autres. Du coup, pour que ça reste vivable, il faut des règles, beaucoup de règles. Et une règle récurrente en terme d’habitat est justement… l’interdiction d’avoir chez soi un animal, sans doute à cause des dégradations qu’il est susceptible de causer aux espaces communs (bruit, déjections, etc).

Chi, une vie de chat : attention, chats interdits !

Tome 1 : la famille Yamada a recueilli un chaton abandonné. Mais Chi se fait repérer à travers la fenêtre…

Heureusement, ils ont trouvé un stratagème en remplaçant Chi...par une peluche à la fenêtre ! Ouf !

Heureusement, ils ont trouvé un stratagème en remplaçant Chi…par une peluche à la fenêtre ! Ouf !

Selon toute logique, un Japonais sera donc naturellement plus enclin à compatir aux malheurs de la famille de Chi qu’un Français, qui haussera peut-être les épaules, s’amusant de l’obsession des personnages pour les règlements intérieurs et se demandant pourquoi les Yamada ne se contentent pas de déménager dans une résidence plus cool.

Tome 3 : Un autre chat de la résidence, meilleur ami de Chi a été découvert par la gardienne...

Tome 3 : Un autre chat de la résidence, meilleur ami de Chi a été découvert par la gardienne…

 

Ses propriétaires ont préféré déménager, à la grande tristesse de Chi, plutôt que de l'abandonner

Ses propriétaires ont préféré déménager, à la grande tristesse de Chi, plutôt que de l’abandonner

A l’instar de la famille de Chi, les Japonais sont pourtant nombreux à adopter des animaux, de préférence de petite taille (c’est plus discret…), comme des petits chiens… et des chats. Cette passion a atteint un pic en 2003, année où, estime-t-on, il y a avait plus de chats et de chiens au Japon que d’enfants de moins de 16 ans.

La famille de Chi va devoir elle-aussi se résoudre à déménager (à suivre dans le tome 4)

La famille de Chi va devoir elle-aussi se résoudre à déménager (à suivre dans le tome 4)

Kawaii et sens caché au Japon

Coïncidence? Au Japon, les adultes sans enfants (particulièrement nombreux, comme l’indique le vieillissement inéluctable de la population japonaise) ont largement contribué au succès d’Hello Kitty, ce que l’on a pu analyser comme une forme d’expression détournée de leurs instincts parentaux.

En tous cas, le manga « Chi, une vie de chat » est un bon exemple illustrant le fait que le kawaii au Japon ne se contente pas d’être mignon mais qu’il permet de parler de choses qui fâchent… dans un style qui met tous les Japonais d’accord !

Dans mon prochain article, j’irai encore plus loin sur ce thème et je vous emmènerai à la découverte du kawaii japonais qui n’est plus du tout innocent. Et c’est le moins qu’on puisse dire…

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